
Les Trois Lunes d’Alzarh, Tome 1 : Naissance d’un tyran
4e de couverture
Un royaume en guerre. Un trône sous pression.
Sous le regard des trois lunes, insensibles au sort d’un royaume qui se pensait invincible, la chute a déjà commencé.
Dyrne a dix-sept ans. Héritier du roi Maldor, il entre à l’Académie pour devenir officier. Personne ne lui apprend à reconnaître ses ennemis.
Son père, un homme dur, ne voit en lui rien d’autre qu’un héritier. Mais dans l’ombre, d’autres en ont décidé autrement, attendant patiemment le bon moment pour agir.
On l’appelait prince héritier.
L’Histoire retiendra le nom d’un tyran.
Prologue
Avant la chute
— Grand-père, on dit que tu as connu Dyrne. Le tyran.
Halven leva les yeux, les mains toujours posées sur sa couverture, semblant déjà peser chaque mot. Autour de lui, ses petits-enfants attendaient, immobiles, le regard vibrant d’une impatience à peine contenue.
Au-dessus d’Alzarh, les trois lunes montaient ensemble, immuables et silencieuses. Ezkyl et Brämar répandaient sur la nuit une clarté froide, vaste et pâle, qui glissait sur les crêtes et blanchissait lentement l’horizon. Orlun, plus basse, y mêlait sa lumière dorée, fragile et tenace, telle une lampe posée au bord du monde.
— Il est temps que vous sachiez ce que les historiens omettent de raconter, reprit-il enfin. Dyrne n’est pas né tyran. Bien avant sa chute, il était un jeune prince rempli de doutes, traversé par une colère sourde contre son propre père. C’est cette faille que d’autres ont su trouver en lui, pour la nourrir patiemment, puis la retourner contre lui jusqu’à façonner le monstre qu’il est devenu.
Il ferma les yeux, éprouvé par ces mots plus encore que par le silence.
Lysane fronça les sourcils :
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
Halven resta silencieux un moment, le regard perdu au-delà des lunes, cherchant la clé de ce récit.
— C’est une longue histoire, répondit-il enfin. Plus complexe que ce que les chroniques ont gardé. On se souvient souvent des actes d’un homme, surtout lorsqu’ils ont été néfastes, mais on en oublie presque toujours la cause.
Il marqua une pause.
— Dyrne portait en lui un orgueil brut, une fierté mal placée, et ce besoin de reconnaissance né du manque d’attention de son père. Mais il avait aussi des qualités indéniables : du courage, un esprit vif, et, dans certains moments, un sens de la justice aiguisé qui s’imposait de lui-même, sans qu’il ait besoin de parler.
L’atmosphère s’imprégna d’un silence plus lourd encore. Plus personne ne bougea.
— Que veux-tu dire ? Qu’il était quelqu’un de bien ? murmura Lysane.
Halven fixa sa petite-fille.
— Je veux dire que les mauvaises influences peuvent faire basculer le destin de certains hommes, surtout lorsqu’elles trouvent en eux une blessure déjà ouverte.
Un malaise passa parmi eux, lent et tenace, chargé de tout ce que le nom de Dyrne réveillait encore : l’image du roi tyran, les fautes commises, et cette part d’histoire que chacun préférait tenir à distance. En contrebas des terrasses, dans le noir des jardins, les fleurs de Liorane commençaient à s’ouvrir, cherchant la lueur dorée d’Orlun. Très haut dans le ciel, la masse sombre d’un cargo orbital glissa entre les deux lunes jumelles, projetant son ombre sur les vieilles dalles de pierre.
— Je me souviens de l’époque où nous étions à l’Académie avec lui, reprit le vieil homme. Nous étions tous fiers de porter nos uniformes de cadets, le torse bombé. Dyrne, quant à lui, n’y prêtait pas attention. Non, au contraire : il s’entraînait avec nous en simple cadet, bien que, pour nous tous, il restait le prince, et donc notre futur roi.
L’aîné, resté adossé au pilier jusque-là, se pencha en avant.
— Ce n’était que de l’orgueil, alors ?
— Non. Il voulait réussir seul, par son propre mérite, sans jamais s’abriter derrière son nom. Du moins, c’est l’impression qu’il me donnait à l’époque.
Halven marqua une pause, les yeux fixés sur les étoiles, l’esprit plongé dans ses souvenirs.
— Ce matin-là, Kael m’avait dérobé ma ceinture d’exercice. Porter un équipement incomplet constituait une faute inacceptable à l’Académie. Les instructeurs m’ont donc infligé une centaine de pompes en plein milieu de la cour, sous un soleil de plomb, devant toute la promotion.
— Personne n’a pris ta défense ? murmura Lysane.
— Personne. Kael avait bien choisi son moment : il savait que je ne pourrais jamais prouver sa culpabilité. Mais Dyrne avait tout vu. À la fin de la séance, il a traversé la cour poussiéreuse sans un mot, s’est approché de Kael pour lui glisser quelques mots à l’oreille, puis il est reparti boire à la fontaine, sans plus se soucier du reste.
Halven laissa ses mots suspendus, le regard fixé sur l’obscurité.
— Kael est devenu livide en regardant Dyrne s’éloigner. Dix minutes plus tard, il me rapportait ma ceinture devant tout le monde, ravalant sa fierté. À cet instant précis, j’ai compris qui était réellement le prince.
— Qu’est-ce qu’il lui a dit ? demanda l’un des plus jeunes, presque dans un souffle.
Un sourire sans joie passa sur les lèvres d’Halven.
— Personne ne l’a jamais su. Dyrne aurait pu faire un scandale, exiger réparation en pleine assemblée. Mais il a tranché l’affaire dans l’ombre, en quelques secondes, avant de passer à autre chose.
— Et les instructeurs, qu’ont-ils fait ? demanda Lysane.
— Rien. S’en prendre à un cadet tel que lui pouvait leur coûter cher. Alors, cela en valait-il la peine pour une simple ceinture ?
Lysane croisa les bras, le regard sombre.
— J’ai du mal à imaginer ce Dyrne-là, quand on sait ce qu’il est devenu par la suite.
— Si je vous raconte cela, reprit le vieil homme, c’est afin que vous compreniez. Ce jour-là, je lui ai été reconnaissant d’être intervenu pour me défendre, moi, un simple noble. Imaginez ce que cela représentait pour le jeune homme que j’étais : le futur souverain d’Alzarh qui tenait tête à Kael pour réparer une injustice commise envers un seigneur de mon rang.
Halven se redressa légèrement. Sa voix restait basse, mais une gravité nouvelle la traversait.
— Un homme comme Dyrne devient une arme redoutable lorsque quelqu’un trouve la clé de ses faiblesses. Il avait ses manques, ses zones d’ombre, des blessures secrètes avec lesquelles il aurait pu vivre. Seulement, d’autres esprits, bien plus calculateurs, ont repéré la faille avant lui. Ils ont compris comment le manipuler, et surtout, quoi lui promettre pour le faire basculer.
Aucun nom ne fut prononcé, et pourtant l’air parut soudain plus lourd, presque étouffant.
— Alors pourquoi nous raconter cette histoire maintenant ? demanda une voix dans l’ombre.
Halven fixa chaque visage, l’un après l’autre, gravant ses mots dans leur esprit.
— Parce qu’il est temps de connaître la vérité. Vous ne connaissez que le tyran. Mais Dyrne a été un jeune homme, lui aussi. Un fils étouffé sous le poids d’une couronne qu’on lui imposait avant l’âge, élevé par un souverain implacable qui ne pardonnait aucune faiblesse.
Le vieil homme marqua une pause.
— Il a passé chaque jour de sa jeunesse à courir après le moindre regard, le moindre signe d’estime de son père. Une reconnaissance qu’il n’a jamais obtenue. Voilà ce que ses manipulateurs ont exploité : ce vide immense qu’un roi méprisant avait laissé en lui. Ils lui ont offert ce qu’il attendait depuis toujours, et ce besoin désespéré de prouver sa valeur qui a fini par détruire sa raison.
— Dix-sept ans, reprit Halven, sa voix soudain presque lointaine. C’est l’âge qu’il avait ce soir-là, sur une terrasse du palais de Valdhryn, la veille de notre entrée à l’Académie. Il gardait les yeux rivés au ciel. N’importe quel garçon de son rang aurait rêvé aux uniformes neufs, à la parade, aux serments du lendemain…Pas lui. Son esprit demeurait confiné dans cette grotte, prisonnier d’une rencontre secrète que personne au palais ne devait jamais soupçonner.
Le vieil homme ferma les yeux, réinvoquant le souvenir.
— Il revoit sans cesse le visage du conseiller qui l’y avait conduit dans l’ombre, ce traître qu’il croyait être son seul allié. Et surtout, il réentend cette voix, là-bas, tapie dans la pierre. Une voix qui a su trouver les mots exacts pour faire miroiter à un adolescent blessé une autre issue… une autre vie que le destin de fer tracé par son père.
Le vent du large fit crépiter le brasero, rabattant une mèche de cheveux sur le visage de Lysane. Halven leva les yeux vers les lunes jumelles qui dominaient la nuit.
— Là débute véritablement l’histoire, murmura-t-il. Bien avant son entrée à l’Académie, avant les régiments et les grandes batailles. Cette nuit-là, sur une terrasse identique à la nôtre, le prince contemplait les astres. Il ignorait encore qu’il venait de faire son premier pas vers l’abîme.
Halven prit une lente inspiration. Autour du foyer, plus un souffle ne s’élevait, plus une ombre ne bougeait ; le silence était absolu.